16 mars 2016 : bienvenus à bord !

Un bail que j’attendais cette formation. Et voilà qu’elle commence aujourd’hui. Étrange. J’avoue que parfois je n’y croyais plus. D’ailleurs j’avais fini par ne plus en parler : ni autour de moi ni au boulot tellement les choses, les plannings, les programmes, les dates et j’en passe ont changé en plus d’un an de temps. Drôle de micmac. Au bout d’un certain temps, j’avais compris qu’en en parlant je n’étais plus crédible aux yeux de mes collègues et de mes dirigeants. Alors ne plus rien dire ni attendre me semblait le modus vivendi à finalement adopter.

Et voilà que finalement c’est le premier jour. Et voilà que je me retrouve à faire un jour de bord, moi qui le propose systématiquement (mais jamais ne l’impose) aux stagiaires que j’accueille dans mon tiers lieu. Aujourd’hui c’est mon tour et je prends un autre bateau qui me mènera dans un port encore inconnu. Combien de marins, combien de capitaines qui sont partis joyeux pour des courses lointaines… ? L’attente m’a probablement chaviré l’esprit et je m’égare, je m’égare.

Ce journal de bord, je le veux non figé. Il sera daté, mais bougera constamment, car je reviendrai régulièrement sur des notes antérieures pour les enrichir en fonction de :

  • mon temps déjà partagé entre mon travail social et ma tribu ;
  • ma mémoire ;
  • les compléments que je pourrai apporter sur certains points : corrections d’erreurs et d’approximations, précisions et prolongements divers…

Ce journal de bord se nourrira de mes moments passés au Faclab, mais aussi de mes journées de travail dans le tiers lieu que j’anime et dans lequel j’invite des professionnels du numérique et des fablabs à participer à des rencontres, des réunions, des ateliers… Ce récit intégrera également des morceaux choisis de visites d’autres lieux, des réflexions diverses et variées sur la révolution numérique en marche à suivre ou forcée, selon les contextes et les situations.

Tout est dans le bonjour

Cette première journée commence par un bonjour ou plutôt la façon de dire bonjour selon Laurent, l’un des fondateurs du Faclab. Pour lui, savoir accueillir la moindre personne qui passe au Faclab est fondamental. Tout est dans l’ouverture et dans l’attitude face à quiconque fréquentant le lieu : habitué(e) de toujours ou passant(e) d’un jour doit être traité(e) de la même façon, avec la même attention, le même intérêt, la même bienveillance.

C’est un discours que j’avais déjà entendu l’année précédente, lors d’une présentation publique de ce qui devait être le futur DU de facilitateur, avec lequel j’avais immédiatement adhéré. Je partage en tous points cette conception d’un tiers lieu : il ne doit pas être un entre-soi, mais un espace fluide où tout un chacun peut se projeter, se retrouver dans une ouverture commune quel que soit son âge, sa culture, son appartenance sociale… C’est ce que je m’emploie à créer à l’@nnexe que j’ai monté dans le centre social Relais 59 (Paris 12e), fin 2007. C’est une ligne de conduite à laquelle il ne faut pas, me semble-t-il, déroger. Un Graal, peut-être, mais qu’il faut sans cesse viser sous peine de s’installer dans une confortable routine où la reproduction socio-culturelle se fait d’elle-même jusqu’à tranquillement créer… un entre-soi ! La vigilance est donc toujours de mise. Ouvrons l’œil.

Une feuille de route copieuse

Dans la présentation générale du diplôme de facilitateur, Cécile et Jean-Baptiste, nos deux facilitateurs référents du Faclab nous dressent le menu des banquets à venir, à la mode Ferreri :

  • Alimentation du Journal de Bord (les majuscules sur la brochure lui confèrent-elles une si grande importance ?). Il doit être « accessible, lisible et richement documenté », comme le précise la feuille de route qui nous a été remise. Si j’arrive à mener à bien ce périple, nul doute qu’il sera richement documenté. On ne se refait décidément pas, mais les à-coups risquent d’être nombreux, vu la vie trépidante que je mène en dehors du diplôme. Patience et longueur de temps font plus que force ni que rage et c’est bien peu dire ;
  • Conduite d’un projet personnel. Il devra être documenté (c’est la moindre des choses), fera l’objet d’une soutenance (on la voyait venir). Décidément, la fac est toujours aussi prévisible ;
  • Transmission des savoirs. Là, il va falloir se la jouer débrouille, car nous devons prendre en main deux techniques de fabrication numérique pour ensuite les restituer sous forme d’ateliers à nos pairs, dans un premier temps et à un large public dans un second temps. Or, les espaces de formation à des techniques de fabrication ne sont pas compris dans le menu de nos 70 heures de formation. Dommage ! Cela faisait partie de mes grosses attentes : avoir le temps de m’initier à des techniques que je ne peux pratiquer dans mon espace, faute de temps et de machines appropriées. « Démerden zizich » sera donc mon mot d’ordre. Pas vraiment possible de sécher mes heures de travail rémunérées. Mon employeur a payé et m’a « libéré » pour 70 heures de formation et 40 heures de stage, alors comment venir à Gennevilliers en dehors de ces horaires ? A part tricher, je ne vois pas, mais ce n’est pas mon intention. On me conseille de faire appel à la communauté via la liste de diffusion. Comment faire autrement, en plus de se taper des MOOC, lire des tutos et pratiquer l’autoformation ? La classe inversée quoi. Youpi ! Tout ce que je fais depuis des années dans mon job. Je suis rassuré : c’est comme à la maison. Soyons zen et sublimons les épreuves. Mon choix se portera vers la découpe laser et l’impression 3D. Pourquoi ? Parce que la découpe laser me servira à mener à bien mon projet personnel et l’impression 3D est un incontournable des fablabs, que je n’apprécie pas particulièrement, mais qu’il me semble utile de connaître. En plus, Vincent, qui fait partie de la promo, s’est gentiment proposé de m’aider vu qu’il maîtrise la question. Merci à lui ;
  • L’organisation de tables rondes suivant des thématiques imposées fait aussi partie de nos prérogatives. Je me suis porté candidat pour la première sur les enjeux pédagogiques. C’est pas qu’elle m’attirait particulièrement, mais elle ne semblait passionner personne ; alors comme c’est un peu ma partie, je me suis désigné. D’autant que la date étant très proche, le temps de préparation est des plus serrés. Je comprends mieux les réticences. Arnaud me dit qu’il veut bien donner un coup de main. Faudra donc être prêts rapidement. Cela se fera, dans un premier temps, au détriment d’autres travaux qui m’intéressent plus. On fera avec ;
  • L’organisation d’un Open Bidouille Camp fera partie de nos tâches ultimes à effectuer à la fin juin. S’il nous reste un peu plus que 2 de tension, je propose qu’on se l’applique à nous la bidouille, histoire de recoller les morceaux. Pourquoi pas sur un mode Repair Café ?

La promo en un tour de table

Se présenter, comprendre qui nous sommes et, comment nous pourrons, les uns et les autres, croiser nos connaissances, nos savoir-faire, nos compétences et nos découvertes, tel est un des enjeux de cette présentation et de la formation toute entière. Je serai amené, avec le temps, d’affiner ces présentations pour « nous documenter ». Le but est de faciliter nos travaux respectifs et communs, créer de la médiation, aider l’entraide, la coopération et la transmission.

Pause déjeuner

Après le tour de table et la Grande abbuffata des rendus (sans mauvais jeu de mots aucun), nous avons rendez-vous dans une autre cuisine, autour d’une autre table. Un des lieux les plus sympathiques du Faclab à mes yeux. Un espace indispensable dans un tiers lieu digne de ce nom. C’est là que nombre d’échanges ont lieu. Des plus anodins aux plus passionnants.

Une mission nous est confiée en guise de mise en situation : préparer à cinq le repas du midi. Le menu est, lui aussi imposé : potage petits pois et menthe, poulet à l’indienne et crumble pomme banane. Des binômes s’organisent. Clara et Arnaud se collent au poulet. Émie au potage. Vincent et moi au crumble. Tout se passe dans l’allant et la bonne humeur jusqu’au moment où l’on nous fait le coup de la panne, juste pour mettre à l’épreuve notre équipe naissante. La plaque a induction a disjoncté alors que notre cuisson du potage et du poulet était en cours. Pas de souci. Le repli vers le four et un mode de cuisson alternatif fait de four et de bouilloire nous mène à un résultat imprévu, mais néanmoins savoureux aux dires des convives.

L’arrivée du Barbu

Dans la série « rencontres avec des professionnels de l’univers des fablabs », un colosse barbu au crâne rasé, enveloppé dans un sweat à capuche bleu roi, fait son apparition pendant le repas. Nous l’avions rapidement salué lors de notre réunion de présentation de la formation. « Ce visage m’est familier » avait été ma première réaction. L’impression se précise lorsque Olivier Chambon (dit Babozor) se présente et entame le récit de son épopée campagnarde dans la Creuse. « Bon sang, mais c’est bien sûr : Olivier et le Barbu de la Grotte ne font qu’un seul ! ». Je savais bien que je l’avais vu quelque part. C’était au détour d’une vidéo trouvée lors d’une veille sur la fabrication maison de ses circuits imprimés pour nos ateliers Arduino. Olivier, dans le style qui lui est propre, nous dévoilait les secrets et les recettes de cette petite chimie amusante et néanmoins dangereuse si l’on n’observe pas quelques précautions que Babozor prenait le soin de nous exposer. J’avais trouvé l’approche pédagogique fort sympathique et le site de la Grotte du Barbu avait atterri illico dans mes marque-pages, catégorie « geekeries ».

Olivier est un personnage. Son aventure creusoise inspire le respect. La frontière entre fiction et réalité est toujours ténue. C’est désormais le charme de l’intrication entre vie réelle et vie en ligne qui fait ça. Où l’on ne sait plus bien qui est qui tellement nous mettons en scène nos propres vies. La génération hashtag en joue à merveille.

Descendre dans la Creuse avec la bitte, le couteau et un bric-à-brac relevant autant du bricoleur que du geek était plutôt osé. Olivier l’a fait. Comme il se plaît à le dire, les erreurs, il les a toutes faites, car son approche est justement avant tout dans le FAIRE. Celui qu’on nous met en avant à tout bout de champ dans la formation et dans les univers fablabs, hacker-makerspaces, j’en passe et des meilleurs. Le FAIRE, pour Olivier, ce n’est pas un vain mot. Dans l’aventure Rural Lab, l’expérience d’Olivier fait office de cas d’école. C’est sur le ton de l’humour qu’il la raconte, mais il n’est pas très ardu d’imaginer les moments difficiles qu’il a traversés quand il parle de l’isolement du lieu, du vol de matériel par un type louche qui fréquentait le Rural Lab, des huissiers qui le harcelaient…

Malgré cela, Olivier et son compère d’infortune  – qu’il n’a pas pris soin de nommer, peut-être parce que la fin de leur compagnonnage a été douloureuse ? – ont réussi à créer des liens avec les locaux de tous les âges. Olivier a compris, avec le temps, par essais/erreurs, que la vocation de son Rural Lab était un objet hybride qui, pour le coup, répond parfaitement à la définition de Ray Oldenburg du tiers-lieu (v. The Great, Good Place). Un lieu ne relevant ni du domicile ni du travail. Dans notre cas, un lieu à la croisée d’un centre social, d’un club du 3e âge, d’un centre de loisirs, d’un espace public numérique (EPN), d’un café de campagne, d’un atelier de dépannage ou, selon les publics, de bricolage mutualisé (liste non exhaustive)… bref, d’une nouvelle forme de laboratoire social qui tend à recréer un tas de sociabilités, une foultitude de relations que la désertification de l’espace rural doublée des ravages de la consommation de masse ont réduit à néant en quelques décennies.

A travers ce que d’aucuns appelleront un échec et d’autres une expérience humaine enrichissante, on retrouve ce qu’on pourrait nommer une constante dans la création d’une association sans but lucratif. Un élan de générosité. À commencer par aider son prochain. Ici, apporter les nouvelles technologies à des bouseux incultes et fracturés numériques (je laisse le lecteur mettre tous les guillemets d’usage, aux bons endroits). Car dans ce topos romantique de l’urbain quittant la ville pour investir une terra incognita, une mission civilisatrice, même inconsciente se dessine fatalement. Fait symbolique mais des plus étranges, le Rural Lab avait pour adresse à Néons-sur-Creuse le 1, rue de l’École. Troublant, non ? Est-ce à dire que cette école censée former des gens au numérique et à la fabrication assistée par ordinateur n’était pas aussi l’école de nos deux compères ? L’école de vie. Pour sûr. Comme dans tout parcours initiatique, la quête de nos aventuriers n’était finalement qu’intérieure ?

Parmi les « conneries » dont parle Olivier dans une interview publiée par Makery, figurent sans nul doute l’impréparation et l’ingénuité qui renvoient directement à l’éternelle question du modèle économique d’un fablab. Avec le temps (trop tard nous a-t-il dit), Olivier a compris l’importance du faire-savoir autant que le savoir-faire. Passer du temps à faire des relations publiques auprès des élus locaux, des entreprises, des établissements scolaires et autres administrations et associations de la région est fondamental. Comme quoi serrer des louches et servir la soupe sont des activités indissociables ! La nécessité de croiser les compétences entre les fondateurs, se répartir correctement les tâches, bref, faire œuvre d’organisation et de gestion peuvent être des gages de réussite et de pérennisation d’un projet aussi loufoque soit-il. Les financements du ministère pour les fablabs ne suffisaient pas. Et Olivier d’ajouter :

En fait, pour établir un business modèle viable, il faut avoir différentes sources de financements : financement public, adhésions, prestations. Ce qui veut dire aussi développer des activités comme par exemple la formation. Il faut taper à toutes les portes pour conclure des partenariats à long terme (extrait de l’interview de Carine Claude du 27 janvier 2015 dans Makery).

La diversification. Le mot est lancé. C’est comme en agriculture : la polyculture permet de ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier. Comme ça, en cas de coup dur, genre chut des cours, on ne se retrouve pas sur la paille et on peut encore s’assurer un revenu. En plus, c’est bon pour la biodiversité.

On a pu nous voir comme des fous furieux un peu cons. Mon côté développeur me pousse à analyser point par point les étapes qui ont conduit à cet échec […] Pour le moment, je digère, j’assume mes conneries aussi. D’une façon ou d’une autre, ce que j’ai envie de faire les 20 prochaines années, c’est concilier ma passion de la bidouille et le fait de pouvoir en vivre, dans l’idéal, à la campagne (extrait de l’interview de Carine Claude du 27 janvier 2015 dans Makery).

Nul doute que notre bon géant aux doigts d’or réussira à remonter le fablab de ses rêves, car dans la grotte de Babozor les ressources foisonnent. Son exemple en inspirera plus d’un(e).

Pour aller plus loin

Rural Lab et compagnie

Si l’aventure d’Olivier vous intéresse, voici quelques ressources qui vous éclaireront :

De Néons-sur-Creuse à Chemillé, il n’y a que 192 km

Quinzaine de la Fabrique au centre social de Chemillé (49)
Quinzaine de la Fabrique au centre social de Chemillé (49) – Photo Centre Social du Chemillois

L’expérience d’Olivier dans la Creuse ne peut m’empêcher de penser à ce centre social de Chemillé (Maine-et-Loire) dont j’ai eu l’occasion de rencontrer un représentant il y a trois ans et, en juillet 2014, le coordinateur de l’Espace Public Numérique (Yvan), lors du 6e Forum des Usages Coopératifs de Brest où j’étais intervenu.

Malheureusement, je n’ai jamais pu me rendre à Chemillé pour visiter le lieu qui pique régulièrement ma curiosité. Accueillant un EPN (Espace Public Numérique) depuis longtemps, ce centre social a petit à petit intégré des ateliers de fabrication de toutes sortes. Apparemment, la présence plus ancienne de petites industries locales et d’ouvriers et artisans qualifiés permettait de proposer des activités d’un très bon niveau. Comme quoi, les EPN ne sont pas tous ringards et même à la campagne comme nombre de gens veulent bien le penser et le dire.

Je regrette simplement qu’ils n’aient pas trop le temps de documenter ce qu’ils font. Leur « Quinzaine de la Fabrique » (leur fablab éphémère) est ce qu’ils savent le mieux présenter. C’est déjà quelque chose qui montre à voir et ça met l’eau à la bouche.

Quelques images de ladite quinzaine (album FlickR)

Mais l’aventure semble perdurer et se structurer avec la construction d’un fablab en dur où les jeunes déscolarisés ont leur place puisque ce sont eux qui ont fabriqué le bâtiment qui accueille le fablab.

Pour en savoir plus sur ce qu’ils font, m’est avis que je vais devoir me déplacer ! Et si j’allais faire mon stage chez eux en juillet ?

Yann

Yann

Médiateur Numérique chez L'@nnexe - Relais 59
Pollinisateur social et rat de lab
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