Le fablab à l’épreuve de l’ethnomusicologie Ou Comment faire du « XYZ spotting » dans un week-end ITA

Ce week-end, la Seine en crue atteignait sa hauteur maximale avant la décrue et les Parisiens étaient au coude à coude avec les touristes pour voir le spectacle. Mieux, ils étaient devenus touristes de leur propre ville et c’était un spectacle en soi que de les regarder regarder.((test note en bas de page))

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La scène était d’autant plus déroutante pour moi, qui deux minutes auparavant étais encore en lisère d’une banlieue de Téhéran dans les années 1980, là où la ville devient sans transition une steppe poussiéreuse et ocre au pied de l’Albroz. Oui, ce week-end, j’ai mis de côté l’actu fabrication numérique pour aller faire un tour au festival du cinéma iranien Cinéma(s) Iran. Puis j’ai enchaîné sur une soirée de soutien à mon association de geeks turcs préférée. Et ce matin encore, je me rendais sur une péniche arménienne écouter un concert de musique turque (et grecque et macédonienne et…). Bref, ce week-end, j’avais mis le cap sur un territoire irano-turc-arménien et je m’y tenais. Mais c’était sans compter sur la sérendipité(1) qui allait mettre sous mon nez ce que je serais allée chercher ailleurs…

Ethnomusicologie et fabrication numérique, même combat?

Comme chaque premier dimanche du mois, c’était le brunch EthnomusiKa hébergé sur la péniche Anako. La péniche Anako est gérée par une association arménienne, qui y programme des concerts, des expos, des soirées jeux, etc. EthnomusiKa, c’est une association de passionnés de musiques du monde entier, qui organise concerts, ateliers, festivals, cafés-rencontres… et les fameux brunchs, que je ne peux que conseiller aux amateurs. Autour d’une conférence ou d’un concert, on grignote des mezze en buvant un thé, une bière ou un jus de grenade (de l’excellente marque arménienne Yan, que j’ai découverte à la Petite rockette, qui a du nez pour repérer de bons produits bio et/ou équitables).

Pour le dernier brunch Etnomusika de la saison, on a eu le concert de fin d’année de l’ensemble Safar, ensemble de musiques traditionnelles de Paris-Sorbonne autour d’un répertoire grec, ottoman, anatolien, arabe, balkanique…

Si j’ai bien compris(2), l’idée derrière l’ensemble Safar, c’est de donner aux étudiants d’ethnomusicologie de Paris Sorbonne une meilleure compréhension des musiques issues d’autres traditions que l’occidentale par la pratique. En effet, souvent formés dans la musique classique occidentale (et en quelque sorte formatés par les gammes tempérées), les étudiants ont parfois du mal à appréhender les modes ou les intervalles naturels des musiques traditionnelles de transmission orale. De là, l’idée de compléter l’analyse par l’interprétation.

Et là, bien sûr, je ne peux m’empêcher de voir un parallèle avec le Faclab. Pour un département d’ethnomusicologie, mettre en place ce type d’ensemble relève de la même approche que de créer un fablab dans une faculté de sciences et technologies. Il s’agit dans les deux cas de faire mettre la main à la pâte aux étudiants (à leur rythme et selon leurs goûts) pour leur permettre une meilleure compréhension de leur domaine que celle que peut fournir la trilogie CM-TD-TP (3). Et pourtant, beaucoup d’universités n’ont pas encore fait ce pas. Dommage!

Le deuxième bénéfice de la création de l’ensemble Safar, c’est la transmission de première main aux étudiants d’ethnomusicologie « occidentaux » de la part de leurs condisciples étrangers formés eux dans les musiques savantes ou traditionnelles orientales (ou africaines ou asiatiques). Cette année, dans leurs rangs, on comptait des étudiants hongrois, chypriotes, libyens, algériens, français… Ça, c’est de la « communauté apprenante » ou je ne m’y connais pas! D’ailleurs, au cours du concert, chaque fois que les organisateurs repassaient la parole à l’enseignant qui chapeaute l’ensemble, il la déclinait en disant : « Mais c’est pas moi qui dirige l’ensemble! Vous le voyez bien, ils se dirigent parfaitement tous seuls. ». Même si on décompte une part de modestie, la philosophie qui sous-tend l’ensemble Safar est clairement posée. Et elle est finalement assez proche de celle d’un fablab.

Au fil du concert, d’autres idées me venaient à l’esprit. Pendant que cet ensemble cosmopolite égrainait son répertoire tout aussi cosmopolite, je me disais que, s’ils arrivaient à enchaîner une musique de cour ottomane du 18ème à une mélodie paysanne macédonienne, une chanson grecque à un air algérien, c’est que toutes ces musiques étaient composées sur le même mode. Tout comme la transmission d’autres savoirs et avancées techniques, la transmission des modes musicaux ne s’est pas toujours fait dans la douceur. C’est souvent au détour d’une conquête, d’une colonisation, d’une guerre, que ces échanges ont eu lieu. Mais les empires se sont effondrés, les conquérants d’antan sont partis ou se sont assimilés, et au bout du compte, ce que ces peuples ont gardé, c’est le meilleur : la musique et la cuisine, qui aujourd’hui encore peuvent leur servir de langage commun, pour peu qu’ils s’en donnent l’occasion.

Mais si ces influences mutuelles ont abouti à un air de famille commun à toutes ces musiques, elles n’empêchent pas pour autant l’expression de traits locaux et individuels. L’oreille va reconnaître ici une progression qui ne peut être que grecque ou là un violon typiquement algérien.

Elles n’empêchent pas non plus l’expression de la personnalité individuelle de chaque musicien, qui peut apporter sa patte. Nous l’avons vu quand le Libyen s’est lancé dans une improvisation avec un Algérien aux percussions: il a sorti un violon électrique avec lequel il s’est empressé d’ajouter des effets de distorsion à des progressions basées sur des modes traditionnels.

Là encore, je vois un parallèle avec la fabrication numérique: la documentation et la transmission des savoirs ne vont pas aboutir forcément à un mode « clonage ». Au contraire, chacun peut s’appuyer sur un fonds de connaissances communes et y ajouter sa touche personnelle pour aboutir à une création nouvelle et originale.

C’est comme ça que le savoir a évolué au cours des siècles et il faut réussir à conserver ce mode de fonctionnement malgré un changement d’outils.

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Dimitrie Cantemir, tellement badass qu’il connaissait l’importance de DO-CU-MEN-TER!

Pour les musiques populaires, la transmission des savoirs s’est faite par voie orale (parallèle fablab: les formations machines des vétérans pour les nouveaux). Pour les musiques savantes, par les partitions et les notations (parallèle fablab: le wiki). J’ai appris récemment l’existence de Dimitrie Cantemir et je suis fascinée par le personnage. Prince de Moldavie, il a gouverné pour les Ottomans, puis pour les Russes. Polyglotte, il parlait 11 langues. Historien, géographe, philosophe, écrivain, il a cartographié la Moldavie, écrit traités, essais et ce qui passe pour le premier roman en langue roumaine. Musicien et musicologue(4), il a composé 40 oeuvres (il a documenté ses créations), transcrit 350 autres compositions (il a documenté celles des autres) et il a même créé un système de notation pour la musique ottomane (une plateforme de documentation, quoi). Comparer sa fiche wikipedia en roumain, russe et turc est instructif: il est passé à la postérité pour des raisons différentes dans chaque pays.

Comme on le voit, même pendant un concert, je n’ai pas réussi entièrement à me détacher du monde de la fabrication numérique. Sérendipité oblige, le DU allait bientôt me rattraper quand je ne m’y attendais pas.

Biporteur & triporteur spotting

En effet, en descendant de la péniche, je suis tombée sur les stands de l’« éco-village » de la mairie du 19ème (une manifestation dans le cadre de la Semaine du développement durable 2016) qui étaient posés devant la péniche Antipode, à deux encablures d’Anako.

Et là, le premier stand que j’ai vu, c’est Carton plein. Comme, grâce à l’article de Yann, je sais qu’ils ont un triporteur XYZ, je me suis dit que c’était ma chance d’en contempler un de près. Hélas, ils ne l’avaient pas apporté sur place. Mais ils m’ont parlé de leur projet. Et j’irai bientôt visiter les Grands voisins pour voir leur initiative de près (et toutes les autres aussi).

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Le triporteur hollandais de la Cyclofficine

Puis je suis tombée sur un stand de la Cyclofficine de Paris 20ème. J’ai plaisanté avec eux en leur demandant s’ils allaient me permettre d’amener un tricycle (hérésie, hérésie!). Ils m’ont dit qu’ils n’avaient rien contre les véhicules à 3 roues, la preuve, en pointant vers un beau triporteur hollandais (il me semble bien qu’il s’agit de ce modèle-ci).

Je continue à visiter les stands : jardins urbains, bières locales, ateliers récup’… Des classiques dans ce genre d’évènements. Et là, bing! au détour d’un stand, que vois-je? Un biporteur XYZ. Il y a donc au moins un 3ème XYZ en IDF. Propriété de  Zone-Ah, à moins que ce ne soit de Toits vivants ou d’une autre association faisant partie de la nébuleuse du collectif Babylone.

J’ai eu tout loisir de le contempler sous toutes ses coutures et de parler kits et prix avec une personne faisant partie du collectif sus-cité. En fait, c’est le kit qui coûte le prix donné par Yann. Si on veut l’acheter tout fait, il faut rajouter un supplément, idem pour l’assistance électrique et d’autres options disponibles. Mais c’est une belle bête et ils en sont très contents.

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Le biporteur XYZ de Babylone

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Je ne suis pas rentrée les mains vides. Au propre (une bière brassée dans le 19ème par la brasserie de l’Être destinée à quelqu’un qui se reconnaîtra, des fèves Veni verdi ayant poussé sur le toit d’un collège à deux pas de chez moi, on ne peut pas faire plus local!) comme au figuré (plein d’infos pour mon projet DU perso).

Mais ma récolte de la journée n’était pas terminée : en rentrant chez moi, je comptais les heures qui me séparaient de minuit. Mon périple en Iran-Turquie-Arménie de ce week-end allait se terminer sur une dernière étape iranienne dans le monde virtuel. À minuit pile, j’allais cliquer sur le même lien que des milliers d’individus essaimés partout dans le monde et découvrir un nouvel univers de pure beauté…

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(1) Serendip étant le nom en vieux-perse de Ceylan (passé en anglais via l’arabe), on reste dans le thème.

(2) Je ne suis pas musicienne, ni musicologue, donc, si ça se trouve, je dis énormément de bêtises sur la question.

(3) Cours magistraux – Travaux dirigés – Travaux pratiques.

(4) Jordi Savall et son ensemble Hespèrion XXI ont enregistré plusieurs morceaux de musique ottomane composée ou retranscrite par Dimitrie Cantemir sur les compilations suivants: Istanbul : le livre de la science de la musique et les traditions musicales sépharades et arméniennes (Alia vox, 2009), La Sublime Porte – Voix d’Istanbul, 1430-1750 (Alia vox, 2011), Mare nostrum – Dialogue des musiques chrétiennes, musulmanes et juives autour de la Méditerranée (Alia vox, 2011).

Voir aussi Turkey : splendours of Topkapi, musique de la cour ottomane des 16e et 17e siècles (Opus 111, 1999).

— Clara

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