« LA DOCUMENTATION DANS LES FABLABS EST UN SERPENT DE MER » – RENCONTRE AVEC ADEL KHENICHE AU PETIT FABLAB DE PARIS.

 

Dans le cadre de la préparation de l’événement thématique consacré à la problématique de la documentation /contribution dans les Fablabs, nous sommes allés Loïc et moi-même à la rencontre d’Adel Kheniche au Petit Fablab de Paris. Adel, qui doit nous accompagner dans notre tâche, est fabmanager à l’université Pierre et Marie Curie. Aussi, sa posture sur le sujet est-elle très tranchée   : il contraint les étudiants à documenter leurs projets dans le cadre de leur cursus universitaire. Cette position radicale traduit-elle son scepticisme quand à la propension des usagers du fablab à documenter spontanément leurs projets ? « La question de documentation dans les fablabs est un serpent de mer » reconnaît-il. « Le plus souvent, la documentation se réduit à la contribution », c’est à dire, à la modalité minimale de transmission de connaissance, orale, informelle, dans le seul cadre d’un échange pair à pair. Sans anticiper sur le contenu de l’atelier du 27 novembre prochain, il me paraît intéressant d’analyser brièvement le contexte particulier des fablabs en terme de management (gestion) de l’information.

Les fablabs : une éthique an-archique du partage de l’information

La charte du MIT définit l’apprentissage entre pairs comme valeur cardinale des fablabs. Du coup, chaque usager se voit enjoint de participer à la capitalisation des connaissance et à la formation des autres membres du fablab. Cette réciprocité (cette symétrie) est fondatrice du contrat qui régit l’économie du don : je reçois-je fais-je donne. La charte des fablabs prescrit donc une éthique de la collaboration où chacun peut (doit) adopter, au gré des projets initiés la posture d’apprenant ou de sachant dans une horizontalité de relations sans que soit formalisé à priori la transmission de l’information ou de la connaissance comme processus,ce qui est justement le propre de l’expertise documentaire. Le fablab constitue donc un milieu de vie proprement an-archique où la norme notamment documentaire n’est pas explicitement posée et reste la responsabilité de chaque porteur de projet. Le fablab produit donc de la complexité informationnelle sans pour autant indiquer les moyens qui permettrait de réduire l’hétérogénéité de fait des contributions documentaires, qui relèvent de la seule responsabilité des participants (bottom up).

 

Les organisations classiques : une logique hiérarchique de structuration de l’information

Il y a donc bien, du point de vue de la gestion de l’information, un contexte particulier aux fablabs. Dans les organisations classiques ( et du point de vue de la circulation de l’information , le fablab n’en n’est pas une), la gestion (management) de l’information prend justement appui sur son asymétrie foncière (qui est toujours également une asymétrie de pouvoir) pour définir son dispositif socio technique (régimes d’accès, standards documentaires etc…). La finalité de la structuration documentaire est de proposer une architecture de l’information qui porte en elle l’idée même de hiérarchie. Dans l’ordre traditionnel de l’organisation des savoirs, il s’agit de la logique hiérarchique des plans de classement ou des thésaurus. Dans le champ du numérique, qui démultiplie la collaboration et facilite la transversalité, ce sont les réseaux sociaux d’entreprises (ou professionnels) qui ont pour fonction de structurer les flux d’information. Il s’agit toujours de réguler la complexité des échanges, « d’urbaniser » un dispositif d’information (capitalisation des savoirs, mise en relation transverse, retour d’expérience) en vue d’optimiser l’efficacité du processus de production global de l’organisation. Dans le contexte du numérique, la question de la gestion de l’information recouvre d’ailleurs celle de l’animation de communautés.

 

Comment faire communauté ?

Comment faire communauté ? Voilà bien la question auquel le réseau des fablabs doit s’affronter au travers de la mise en valeur et de la diffusion des connaissances qui naissent en son sein. Parce que le contexte de chaque fablab inscrit dans son écosystème est singulier,le réseau des fablabs ne peut constituer d’emblée un espace homogène. Chaque fablab est porteur d’une culture et d’une identité propre formée de la diversité des projets qu’il accueille. De ce point de vue, tout fablab constitue une bien une communauté enceinte dans sa spécificité. La question est donc bien de savoir comment on passe de la communauté in situ, à la communauté élargie, puis à la communauté mondiale ?

 

La difficulté d’inventer un langage commun

Faire réseau, à partir de cette collection d’objets singuliers que constitue les fablabs, c’est bien s’attacher à réguler (non pas réduire) la complexité en faisant dialoguer entre eux des lieux hétérogènes. L’effectivité du réseau se joue notamment dans la question du partage étendu des connaissances. Il importe pour cela de construire un langage commun, un métalangage. Envisager ce dernier comme un corpus de normes a priori serait un non sens, compte tenu de la posture bottom up essentielle à la démarche des fablabs. Il faudrait pouvoir envisager ce métalangage plutôt à la manière d’une taxonomie, une sorte d’indexation post coordonnée couramment utilisée par les CMS (nuage de tags). Quoiqu’il en soit, la mise en œuvre de ce langage commun paraît essentielle à la vitalité du réseau, pour autant que les données produites ne sont pas partageables (interopérables) qu’a la condition d’être accompagnées de leurs métadonnées.

 

L’enjeu d’une gestion efficace de l’information pour le réseau

On comprend ainsi combien la diffusion des connaissance produites au sein du réseau est essentielle à son dynamisme. Il y a un hiatus entre l’éthique du partage de l’information essentiel aux fablabs (y compris dans leur dimension pédagogique) et l’efficacité réelle du dispositif d’information qui anime le réseau. A peine 10% des projets réalisés seraient effectivement documentés. On imagine dès lors sans peine la déperdition de valeur, de créativité et d’innovation que génère cette carence documentaire. Inciter à documenter dans le cadre de l’échange entre pairs ne permet pas d’affronter la question complexe de la gestion de l’information, qu’il faut alors envisager comme une infrastructure, l’organon à même de soutenir la dynamique globale du réseau. A ce stade du propos, la question devient politique : comment organiser le réseau des fablabs pour que, tout en évitant les postures totalisantes, il permette une gestion efficace de la transmission des connaissances ?

 

La conduite d’un projet s’appuie nécessairement sur un dispositif d’information structuré

De ce point de vue, des projets open source (certes en marge des fablabs) ambitieux, complexes et pourtant très efficaces peuvent indiquer des pistes. La réalisation de la voiture open source à haute performance Wikispeed montre qu’il est possible d’organiser un partage efficace de l’information entre membres d’une communauté distribuée (200 membres dans 20 pays). L’importation dans le domaine de la fabrication industrielle des méthodes de management agilespropres à la conception logicielle (scrum) permettent de conduire des cycles d’innovation jusqu’à lors inédits dans le secteur de l’automobile. Le travail en binôme entre un enseignant et un apprenant constitue une approche qui réduit considérablement les besoins en documentation tout en assurant un partage efficace des connaissance.

L’exemple de Wikispeed montre qu’il est possible de mettre œuvre une gestion efficace de l’information comme consubstantielle aux objectifs du projet constitué. Le dispositif d’information ad hoc est alors l’instrument de la mise en œuvre du projet et structure organiquement la communauté autour de sa réalisation. Projet, communauté et dispositif d’information entre ici en résonance pour une efficacité optimale de l’ensemble. Des projets comme Wikispeed (mais aussi Linux) montrent qu’il est effectivement possible de mettre en œuvre une gestion efficace de l’information à partir du moment où le réseau se polarise (et s’organise donc) autour d’une communauté de projet. La question qui se pose au fond avec cette problématique de l’efficacité de la gestion de l’information (ou de la connaissance) est la suivante : le réseau des fablabs constitue un milieu de vie de travail seulement porteur d’une éthique, d’une pédagogie, voire d’une culture du Faire ? Auquel cas il risque de se trouver indéfiniment confronté à l’hétérogénéité des projets qui naissent en son sein. Par contre, si le mouvement des fablabs est capable de se poser collectivement des objectifs, si le réseau est à même de relever des défis globaux à partir des communautés qu’il fédère, alors il peut se donner les moyens de créer le dispositif d’information qui réponde à ses besoins circonstanciés.